La défaite de l’administration Trump était prévisible mais son ampleur a dépassé la plupart des pronostics. Les Démocrates gagnent la Chambre des Représentants, ce qui était quasi sûr, mais également le Sénat, ce qui était moins évident notamment parce que le renouvellement de la chambre haute n’est que partiel. Donald Trump conserve toutefois son droit de veto, et donc le pouvoir de s’opposer au nouveau Congrès, car les Démocrates n’ont pas la majorité des 2/3 leur permettant de passer outre le veto présidentiel.
L’économie américaine
Une fois encore, aux États-Unis comme ailleurs, on constate que les électeurs sont plus sensibles aux sujets économiques quotidiens qu’aux grands problèmes du monde. La formule « It’s the economy, stupid » inventée par Carville, un conseiller de Clinton, lors de la campagne de 1992 reste toujours plus d’actualité. Ce qui a coûté cher à Biden et aujourd’hui à Trump est un sujet économique bien précis : l’inflation !
Il existe un phénomène particulier aux États-Unis, assez rare, qui est une profonde divergence entre la macro économie (l’état général du pays) et la micro économie (la situation du citoyen lambda).
En France, la situation du pays est désastreuse, avec tous les indicateurs économiques et financiers qui sont dans le rouge, et la situation des ménages n’est pas bonne du tout, ce qui est regrettable mais hélas logique.
Inversement, aux États-Unis, la situation du pays est objectivement bonne avec un taux de croissance qui est ressorti à +3,4 % en annualisé pour le 3è trimestre de cette année. Les investissements privés, principalement liés au développement de l’IA, sont en forte hausse, l’investissement public est toujours vigoureux et la consommation des ménages reste soutenue notamment dans les services. Les « twin » déficits commerciaux et budgétaires restent à l’inverse préoccupants.
Et pourtant le moral des ménages est en berne si l’on se fie au très regardé indice de confiance de l’université du Michigan qui s’établit au niveau extrêmement bas de 48 points à fin octobre 2026. Les américains ont du travail (le taux de chômage est à +4,2% en septembre 2026), voient leurs salaires augmenter (+3 % sur un an glissant à fin septembre) mais l’inflation a flambé de +3,7 % sur la même période. La salarié moyen a donc enregistré une perte de pouvoir d’achat justifiant sa défiance envers la politique économique de Donald Trump.
Pour expliquer ce phénomène paradoxal entre la bonne santé du pays et la situation beaucoup plus difficile des ménages, attardons nous sur le marché de l’énergie et le développement de l’IA.
L’énergie
Le Président se vante d’avoir enrichi les États-Unis grâce à la hausse du prix du baril. C’est vrai puisque le pays est non seulement producteur de son énergie mais en plus exporte une part importante de sa production. Environ 250 à 350 milliards de dollars (en fonction des cours) sont vendus annuellement à l’étranger avec une répartition à 63 % pour le pétrole, 29 % pour le gaz et 8 % pour la charbon. Le problème est que tous les bénéfices tirés de cette production et de ces exportations enrichissent un nombre restreint d’acteurs (grandes compagnies et leurs actionnaires, sous traitants comme les transporteurs et l’État grâce aux impôts levés). Et à l’inverse, 100 % des ménages sont touchés par la flambée des prix de l’énergie, notamment celle du pétrole. Le prix du gallon à la pompe a ainsi, sur un an, flambé de 35 % pour l’essence et de 70 % pour le diesel, en raison des difficultés de raffinage propres à ce carburant. Ces hausses sont bien plus importantes aux États-Unis que chez nous (et pourtant les Français ont logiquement déjà beaucoup de mal à supporter les hausses actuelles) car l’essence est beaucoup moins taxée aux États-Unis. Le revers de la médaille est que toute hausse du cours du brut impacte plus, en pourcentage, les prix à la pompe.
Un premier exemple du fait que l’Amérique peut s’enrichir et les Américains s’appauvrir….
L’intelligence Artificielle
Les investissements colossaux liés à l’IA contribuent à environ 1/3 de la croissance américaine en cette année 2026. C’est absolument colossal et on n’a jamais vu un seul secteur d’activité recevoir autant de capitaux sur une aussi courte période de temps. Il s’agit principalement de capitaux investis dans les puces IA et les fameux data centers (ainsi que les installations énergétiques devant les faire fonctionner).
Pour l’américain moyen, les retombées sont loin d’être positives. Les infrastructures IA sont très peu gourmandes en main d’œuvre et peu d’emplois sont donc créés. Dans le même temps, les entreprises commencent déjà à réduire les embauches afin d’anticiper les gains de productivité liés à l’IA. Les jeunes diplômés sont les premières victimes de ces « non recrutements ». On est loin de la fameuse « destruction créatrice » de Schumpeter, théorie qui explique que lorsqu’une nouvelle technologie révolutionnaire apparaît, des emplois sont certes détruits dans d’anciens secteurs mais sont plus que compensés par ceux créés dans les nouveaux domaines d’activité. En 2026, comme avec le pétrole, l’IA enrichit un nombre restreint de sociétés et de salariés (ainsi que leurs actionnaires) et non la majorité des américains.
Concluons ce paragraphe sur la situation économique avec un mot sur la consommation des ménages. Nous avons vu que malgré des indicateurs de confiance très bas, la consommation se maintient. Encore une fois, si on compare la situation avec celle de la France, on s’aperçoit chez nous que la confiance des ménages est très basse et on observe une chute de la consommation, ce qui paraît fort logique. Alors pourquoi n’en est il pas de même aux États-Unis ? C’est avant tout dû à ce que l’on appelle l’effet richesse. Les ménages américains n’investissent pas dans un équivalent du « livret A » mais placent leur épargne massivement sur les marchés financiers. Les gains obtenus en bourse servent alors de soutien à la consommation en plus des revenus du travail. Environ 20 % des ménages bénéficient de cet « effet richesse ». Ces ménages représentent 60 % des dépenses de consommation. Les plus aisés consomment beaucoup alors que la majorité des américains a du mal à finir les fins de mois avec les revenus salariaux mangés par l’inflation. Ceci aussi explique le paradoxe américain.
L’impact sur les marchés
Nous avons encore peu de recul en cette semaine d’élections mais les marchés ont réagi assez vivement aux résultats électoraux, avec des variations de prix pour certains actifs pour le moins erratiques.
L’élément le plus notable est la très forte baisse du prix du baril. Les marchés pensaient avant l’élection, avec la bénédiction de l’administration américaine qui laissait fuiter certaines réflexions, que Donald Trump allait de nouveau frapper l’Iran après les « midterms». La rumeur faisait état de frappes puissantes sur certaines cibles bien identifiées. Ces frappes devaient être limitées dans le temps. Les iraniens ont comme tout le monde eu vent de ce projet et ont menacé en représailles, pour faire simple, de tirer sur tout ce qui bouge sans aucun interdit. C’est ce risque de reprise du conflit qui explique un prix du baril en haut du « range » ces dernières semaines car les exportations de pétrole du Moyen Orient, par des voies alternatives au seul détroit d’Ormuz, sont tant bien que mal revenues aux niveaux d’avant conflit. La lourde défaite du président Trump lui laisse encore des marges de manœuvre en matière de politique étrangère, c’est même dans ce domaine que son action risque le moins d’être entravée. Cependant les marchés pensent que le Président n’osera pas défier une opinion hostile à la guerre. Donald Trump a même plus ou moins reconnu que le conflit en Iran expliquait sa défaite, validant ainsi les propos de son vice président JD Vance.
Les marchés de taux se sont fortement détendus avec des emprunts d’État dont les rendements sont en forte baisse en raison d’une inflation qui doit refluer si le marché de l’énergie se normalise. Bonne nouvelle pour nous, les taux des emprunts européens suivent le mouvement, ce qui est logique car nous aurons chez nous les mêmes effets bénéfiques qu’aux États-Unis avec la baisse du prix du brut.
Les marchés actions américains ne sont pas non plus restés de marbre avec, après une période d’attentisme, une brève hausse puis une forte chute.
Ce qui est le plus intéressant à analyser est la rotation sectorielle (très) violente qui a lieu en ce moment. Cela faisait plusieurs semaines que les valeurs technologiques n’étaient pas à la fête et sous performaient. Après le délire haussier de la première partie de l’année, les investisseurs se posaient deux (bonnes!) questions :
– Est ce que la rentabilité des colossaux investissements IA sera au rendez-vous ? Et vu le nombre d’intervenants sur ce nouveau marché de l’IA, y aura t il de la place pour tout le monde ?
– Quid de la solidité financière de nombre de sociétés IA qui ne survivent qu’avec un endettement massif ? Cet endettement étant financé par des capitaux à risque et par un système consanguin (les sociétés de la galaxie IA se prêtent les unes aux autres), que se passera t il si un important accident de crédit survenait ?
Les doutes s’accentuent au lendemain des élections car Trump est un partisan d’un développement de l’IA sans aucune limite, quels que soient les risques. Le nouveau Congrès démocrate compte en ses rangs des membres qui estiment qu’il va falloir urgemment réguler l’Intelligence Artificielle et limiter l’implantation de data centers rejetés par les populations qui voient leur environnement se dégrader. Ajoutons que le président est accusé de favoriser ses amis, à commencer par Elon Musk. Ce n’est pas un hasard si Space X et Tesla font partie des titres les plus attaqués, les Démocrates ayant dit vouloir poursuivre les éventuels bénéficiaires de faveurs de la part de l’administration Trump.
A l’opposé, les titres défensifs comme ceux du secteur de la santé, un sujet important pour le nouveau Congrès, sont recherchés.
Que préconiser aujourd’hui ?
Les orientations stratégiques que nous avions retenues depuis la rentrée étaient les suivantes (cf nos communications antérieures) :
– marchés actions : prudence générale avec une défiance pour les actions américaines, et en particulier pour les valeurs tech IA. Préférez les titres plus « value », notamment en Europe.
– marchés obligataires : renforcer graduellement les positions en dette d’État européenne
– conservez bien précieusement l’or.
Ces orientations ont permis de créer de la valeur puisque les marchés européens devancent largement les marchés américains depuis fin août. Ces mêmes indices européens (Euro Stoxx 50, STOXX europe 600…), hors effet change, progressent même plus que le SP500 depuis le début de l’année. Et que de dire de la débandade de la tech ? Le Nasdaq est aujourd’hui devenu moins performant en 2026 que l’indice large SP500.
Peu évident, la performance du CAC40 est très honorable depuis la fin de l’été, le puissant rattrapage de ces dernières semaines a en grande partie effacé l’important trou d’air de septembre alors que la crise sociale et la défiance sur la dette française arrivaient sur le devant de la scène. Mais l’indice français reste YTD en retrait de ses pairs européens en raison des difficultés rencontrées par le pays.
Valeurs technologiques : faut il s’en départir totalement ou existe t il des opportunités ?
Même s’il s’agit d’un mot un peu « bateau » dans le domaine financier, il convient avant tout de faire preuve de « sélectivité ».
Depuis le début de l’année, lors de la phase d’exubérance, ce sont les valeurs en « recovery » notamment dans le domaine très recherché des semi conducteurs (car en amont de la chaîne IA) qui avaient le plus explosé avant de connaître des monumentaux gadins ces dernières semaines. Sur ce seul sous secteur, il ne faut pas confondre des titres de premier plan (exemple du néerlandais ASML ou du taïwanais TSMC) et des canards boiteux (exemple d’Intel aux États-Unis ou de STMicro chez nous). On peut élargir le raisonnement à toute la galaxie IA : Nvidia et les grands classiques (Microsoft, Meta, Amazon, Alphabet) ne sont pas à confondre avec les sociétés trop endettées du secteur. Attention également à la galaxie Musk qui vend du rêve (SpaceX, Tesla) avec des Démocrates à l’affût. Prudence également sur les introductions. Anthropic (IA Claude) prévoit de lever des fonds sur une base de capitalisation assez folle évaluée à 1500 milliards de dollars…si toutefois l’introduction peut encore se faire avec la hausse actuelle de volatilité.
Notons que des valeurs, historiquement considérées comme technologiques mais non estampillées IA, ont tiré leur épingle du jeu. Apple est redevenue la première capitalisation mondiale devant Nvidia et, en Europe, des valeurs de services informatiques comme l’allemand SAP ou le français Capgemini ont fortement rebondi.
Les marchés sont en train de corriger leurs excès, avec des rotations sectorielles pour les actions, et une pause dans la hausse des rendements obligataires. Pour peu que le prix du pétrole reste contenu et que les bénéfices des entreprises ne déçoivent pas (ce qui est le cas), il n’y pas de raison d’être trop pessimiste et il convient d’adopter un portefeuille équilibré avec une bonne diversification entre produits de taux (emprunts d’État et titres de crédit) et actions avec une large diversification sectorielle (et bien sûr, toujours une grande sélectivité dans le stock picking).
Le principal risque serait une erreur d’appréciation par les marchés de la politique étrangère de Donald Trump. Si la guerre avec l’Iran devait reprendre avec une nouvelle hausse du baril, la fin de l’année deviendrait alors plus délicate.